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Les Mines Noires

Aujourd'hui, avait lieu le premier salon du polar de Nœux-les-Mines, orchestré par le blogueur Gaylord Kemp (Cliquez sur le visuel pour accéder à son blog). La foule qui arpentait les allées ce matin, augurait déjà d'une belle réussite. À cette occasion, un recueil de nouvelles sur le thème de la sclérose en plaque était dédicacé par une bonne partie des auteurs. Les bénéfices de cet ouvrage "Silencieuse et perfide", seront intégralement reversés à l'Association Française des Sclérosés en Plaques. Outre cette belle initiative, les organisateurs avaient également lancé un concours de nouvelles avec la consigne suivante : "Un homme est retrouvé sauvagement assassiné au pied de la piste de ski de Nœux-les-Mines". Autre impératif : le texte ne devait pas excéder 8000 caractères (espaces inclus)... Ce qui est très, très court (Moins de trois pages). J'avais décidé de participer à ce concours et n'ai pas été retenu dans le trio gagnant. Cependant, après avoir longuement discuté avec l'un des membres du jury, il m'a avoué qu'il avait apprécié le ton de ma nouvelle et qu'elle avait été l'une de ses préférées, mais qu'il avait été déçu par la fin, trop "facile", selon lui. Pour vous faire une idée, je vous livre ci-après le texte intégral de cette nouvelle qui, sans avoir le moindre rapport avec le futur roman, correspond bien à ce que j'écris en général. Comme toujours, mon objectif était d'abord de me faire plaisir et, si possible, d'emmener quelques lecteurs dans mon délire...

Sous les yeux de Frank.

Tapi dans le silence et l’obscurité de cette nuit sans lune, Frank contemplait encore son œuvre. Transi par le froid de cet hiver rigoureux, les pieds gelés, il admirait le corps de cet homme. Il l’avait préalablement habillé d’authentiques vêtements de mineur, comme s’il était sur le point d’entrer dans la « salle des pendus ». Son visage enduit de suie, l’homme s’apparentait maintenant à une véritable gueule noire, juste sortie des entrailles de ce sol charbonneux. Frank aimait ce mélange de couleurs simples : Au noir du visage, s’opposait le blanc d’abord immaculé de la neige qu’il avait fallu attendre avant de commettre son forfait, sur lequel s’était ensuite répandu le rouge vif du sang de sa victime, telle une signature d’outre-tombe… Toute la symbolique de cette mise en scène serait-elle comprise ? Il en doutait, mais au fond, cela n’avait que peu d’importance. Lui, savait que choisir cet emplacement, le site de Loisinord, terril réaménagé en piste de ski, était un ultime pied de nez à la souffrance de tous les mineurs qui avaient péri dans ces boyaux, à la recherche du précieux minerai, quelques décennies plus tôt.

Cette attente devant son œuvre confinait au sublime, tant la magie de ce corps inerte posé au milieu de l’unique halo de lumière du seul réverbère, était un délice pour les yeux, les siens en tout cas… Le vent glacial du Nord ajoutait encore à la dimension magnifiquement macabre de la scène qui se jouerait bientôt sous ses yeux. Il le savait : Ce n’était plus qu’une question de secondes avant que le corps soit découvert. Il le sentait. Le silence absolu, presque trop profond, fut en effet presque aussitôt rompu par ce crissement caractéristique de pas sur la neige fraîchement tombée. Chaque pied qui pénétrait à son tour l’agglomérat floconneux ne pouvait laisser le doute subsister : Elle approchait…

Il ne la voyait pas encore mais entendait de plus en plus distinctement le manteau neigeux céder sous les pas lents de cette femme qu’il avait imaginée emmitouflée dans une combinaison polaire, symbole une fois encore de cette transition entre la douleur du travail dans la mine et les rires qui peuplaient depuis, la piste synthétique. Et puis ce bâton de ski, planté dans l’œil du défunt… Quel plus beau symbole aurait-il pu imaginer pour prouver que cette page était définitivement tournée ? Il était fier de lui, fier de son travail. Il exultait enfin, après tous ces mois de préparation, d’efforts, de repérages. Sous peu, ce scénario, issu de son esprit torturé, serait étalé à la face du monde et certains y percevraient sans doute un peu de son génie.

Un cri lancinant déchira la nuit. Malgré le nombre incalculable de fois qu’il l’avait entendu dans ses rêves, il fut saisi par la grâce de ce hurlement sauvage. À bien y réfléchir, les éclats de rire et les cris étaient les seuls sons humains réellement universels… Le rire n’était pas la spécialité de Frank, mais il comprenait les cris, même s’ils étaient dispensés par une étrangère, comme ici. La femme venait de pénétrer dans la lumière et, le visage entre les mains gantées, elle découvrait le cadavre. Frank ne quittait pas la scène des yeux. Il voulait que chaque image reste à jamais dans sa mémoire. Elle était parfaite. D’où il était, il ne pouvait voir les larmes qui coulaient sur le visage de la belle, mais il les imaginait, rien qu’aux trémolos de sa voix hurlant sa douleur, paniquant devant cette vision d’horreur. Elle restait pétrifiée devant le corps, ne sachant que faire, qui appeler. Lui, profitait de chaque instant de cette beauté macabre, savourant les sanglots qu’il devinait sous les cris, bientôt relayés par les aboiements des chiens alentours. La vision de la détresse de cette femme s’apparentait pour lui à l’apogée d’un orgasme mental, résultat de longs préliminaires sordides.

Après de longues secondes pour elle, trop courtes pour lui, elle fit volte-face et disparut en courant dans l’obscurité, à la recherche d’une aide improbable, à cette heure de la nuit. Frank savait que dans quelques minutes, il devrait se lever et quitter son poste d’observation, mais il ne pouvait se résoudre à soustraire son regard à cette image. C’était chaque fois la même chose…

« Et…. Coupez ! » L’assistant venait de donner le clap de fin. De part et d’autre, des applaudissements d’abord épars se firent entendre. On ralluma les projecteurs tandis que la foule amassée près du lac clamait son admiration pour le maître. Frank sortit fébrilement de sa cachette et parvint, tant bien que mal, à saluer ces gens qu’il ne connaissait pas, ces descendants des mineurs venus admirer son travail… Ce n’est pas tous les jours que le grand Frank Miller décide de venir tourner dans le Pas-de-Calais, une scène du nouvel opus de Sin City.

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